L'histoire
Il était une fois …
1. Les premières années (1359 – 1392) : de l’ermitage au prieuré
Le prieuré de Rouge-Cloître doit son origine à l’établissement d’un ermite du nom de Gilles Olivier qui décida aux alentours de 1359 de vivre en reclus et de s’installer dans la Forêt de Soignes. Le lieu qu’il choisit devait probablement se trouver au bout du grand étang situé un peu au-delà de la Chaussée de Wavre et s’appelait Bruxkens Cluse ou ermitage du petit pont car situé près d’un petit pont. La seule personne qui lui rendait visite était son ami le chanoine Guillaume Daneels. Ce dernier, attiré par les lieux et désireux de vivre auprès de l’ermite, mais dans de meilleures conditions, obtint de la duchesse Jeanne de Brabant (1322-1406) un terrain pour bâtir leur habitation. En 1366, ils construisirent un ermitage, constitué d’une chapelle et de quelques bâtiments dont des cellules pour neuf ermites, à l’endroit même où sera édifié le futur prieuré. Ce bâtiment, fait de poutrelles en bois et de terre et recouvert de tuiles pilées, fut appelé Rode Cluse.
Comme beaucoup d’ermites, ceux de Rode Cluse s’efforcèrent de concilier leur règle de vie avec celle d’un ordre établi. Ils choisirent de suivre la règle de saint Augustin dont la pauvreté, le partage des biens et la prière constituent les fondements.
En 1369, ils obtinrent la consécration de leur chapelle dédiée à saint Paul, le droit d’édifier un autel et de lire les offices, mais non celui d’administrer les sacrements (le baptême, la confirmation, le mariage...). En 1372, ils reçurent l’approbation de leur mode de vie, de leurs règles liturgiques et de leur institution elle-même.
Les cinq ermites présents à ce moment, appartenant à des familles d’officiers de la duchesse Jeanne et bénéficiant de sa protection, décidèrent alors de transformer l’ermitage en prieuré. En 1373, ils agrandirent les bâtiments et consacrèrent un nouvel autel ainsi qu’un cimetière.
En 1374, Guillaume Daneels fut désigné premier prieur de la communauté. Rode Cluse devint alors le Prieuré de saint Paul en Soignes, dit Rubea Vallis, et appelé ensuite communément Roodclooster, Rouge-Cloître, nom qui lui est resté jusqu’à ce jour. Pour certains, le nom de Rouge-Cloître proviendrait de l’utilisation d’un mortier rougeâtre obtenu en pilant des tuiles et des briques pour enduire les murs. Une autre explication du préfixe « roo » ou « rode » (du néerlandais rooien qui signifie déterrer, arracher) indiquerait que le prieuré a été édifié sur une partie défrichée de la forêt. Ce préfixe apparaît dans bon nombre de communes ; en français, il correspond à « sart », radical apparaissant fréquemment dans les noms de communes ou de lieux-dits.
Grâce aux nombreux privilèges reçus de la duchesse Jeanne, entre autres l’exemption d’impôts, le prieuré s’épanouit et prospéra rapidement. La duchesse combla le Rouge-Cloître de dons et d’avantages. En effet, elle leur offrit les terres et les étangs des environs et laissa le bétail appartenant au prieuré paître librement dans les bois environnants. Le prieuré disposait de son propre moulin à eau pour y moudre le grain et presser l’huile.
Le prieur Guillaume Daneels rendit les bâtiments dignes de l’importance croissante du prieuré. La première pierre de l’église fut posée le 31 mai 1381, sous la direction d’Adam Gherijs, architecte de la duchesse Jeanne de Brabant. L’église fut consacrée en 1385. Entre-temps, les chanoines avaient bâti la sacristie, les cloîtres ainsi que le premier mur d’enceinte. Ils avaient également asséché les marais, défriché, nivelé et préparé les terres pour la culture.
Le choix de l’implantation du prieuré était très judicieux : les forêts des alentours apportaient non seulement la paix et la solitude propices au recueillement, mais elles procuraient également du bois d’œuvre et de chauffage. Les pentes sablonneuses livraient du grès calcaire, un matériau de construction de bonne qualité ; plusieurs sources débitaient une eau pure alimentant des étangs poissonneux.
Guillaume Daneels mourut en 1392 et le Zélandais Hendrik Wisse lui succéda.

Habit de chanoine régulier de Rouge-Cloître. Gravure du XVIIIe siècle.
2. Le prieuré de Rouge-Cloître au 15e siècle : développement et épanouissement
Les trois prieurés existant en Forêt de Soignes au début du 15e siècle (Groenendael, Rouge-Cloître et Sept-Fontaines) avaient adopté la règle de saint Augustin, préconisée par Ruysbroeck (le prieur de Groenendael), ce qui ne pouvait manquer de les rapprocher. C’est ainsi que fut constituée en 1402 une congrégation dont Groenendael prit la tête. En 1412, la congrégation de Groenendael rallia celle de Windesheim (Pays-Bas) dont le prieur devint celui de la congrégation. Par leur union, les prieurés gagnèrent la protection constante de Rome. Cela leur donna une certaine puissance qui leur valut une expansion considérable.
Le prieuré de Rouge-Cloître vit alors s’élargir son horizon et ses activités devinrent remarquables. Beaucoup de charges, comme l’enseignement, furent confiées par le chapitre général à des chanoines de Rouge-Cloître auprès d’autres couvents et monastères.
Jusqu’à la fin du siècle, le prieuré vécu paisiblement, embellissant ses bâtiments, ornant son église d’une triple rangée de stalles (sièges en bois qui se trouvent des deux côtés du chœur) de style gothique flamboyant, construisant une infirmerie ainsi qu’une voûte pour capter les eaux à la sortie des étangs supérieurs. Les chanoines enrichissaient leur bibliothèque de copies exécutées dans leur scriptorium, de travaux originaux de certains moines, de dons, d’achats et de legs. En bon ordre figuraient les ouvrages d’auteurs appartenant aux autres monastères de la congrégation, mais beaucoup plus nombreux étaient les ouvrages de Pères de l’Eglise dont saint Augustin, des martyrologes (listes de martyrs mais également de personnages reconnus saints par l’Eglise), des psautiers ou encore des ouvrages de théologie. Certains manuscrits dataient du 12e siècle.
La réputation de la bibliothèque de Rouge-Cloître allait de pair avec celle de son scriptorium et de son atelier de reliure.
Le caractère artistique, l’élégance et la richesse des productions du scriptorium de Rouge-Cloître atteignirent toute la perfection possible de l’époque.
C’est durant cette période que le peintre primitif flamand Hugo van der Goes se retira au Rouge-Cloître en tant que frère convers.
Il y mourut en 1482. Une pierre apposée sur la façade de la Maison de Savoie, dite « Le Prieuré », rappelle sa retraite.

Portrait de moine par Hugo Van der Goes. Ce portrait nous montre l'aspect des compagnons du peintre pendant les dernières années de sa vie. (Metropolitan Museum of Art, New York).
Jusqu’au 17e siècle, il y avait deux catégories de religieux au prieuré de Rouge-Cloître : les chanoines et les frères convers. La vie des chanoines était réglée suivant un horaire très strict et chacun travaillait sous la direction du prieur. Ils ne participaient que rarement aux travaux manuels qui étaient assumés par les frères convers (brasserie, moulin, entretien des bâtiments, pêche, exploitation agricole et accueil des visiteurs).
Tout au long de son existence, le prieuré reçut de nombreux dons et bénéficia de la protection des souverains. En 1513, Charles Quint (1500-1558) fit un don en vue de la construction d’une nouvelle église et, en 1535, il fit construire la Maison de Savoie, appelée ainsi parce qu’un duc de Savoie fut le premier à y loger. Le bâtiment hébergeait alors le réfectoire et les appartements des hôtes de passage. C’est ainsi que le Rouge-Cloître connut son apogée au cours du 16e siècle.
3. De la fin du 16e au 18e siècle : période de déclin, exil et suppression du prieuré
La période de faste et de paix ne fut pas de longue durée. En 1572, le prieuré fut détruit par des hérétiques. Dès 1581, le protestantisme obligea les religieux à s’exiler dans leur refuge de la rue des Alexiens à Bruxelles, jusqu’en 1607. Dès cette époque, le déclin de la communauté se ressentit d’avantage. À la fin du 17e siècle, des crises internes affaiblirent fortement le niveau spirituel du prieuré. D’importants travaux de transformations (comme la destruction des trois cloîtres pour en construire un seul) entrepris entre 1670 et 1680 par le prieur Gilles de Roy faillirent ruiner le prieuré. De plus, les lourdes contributions imposées par les pouvoirs publics au milieu du 18e siècle réduisirent son patrimoine.

Le site en 1725
Une fois cette période de désordre terminée, la vie courante repris à Rouge-Cloître. Les chanoines, de retour à Auderghem après 30 ans d’exil, restaurèrent les bâtiments délabrés. Le prieuré fut reconstruit et développé aux 17e et 18e siècles pour lui donner son aspect définitif. Ce monastère comptait parmi les plus prestigieux des Pays-Bas. Des personnages célèbres y séjournèrent, notamment les archiducs Albert et Isabelle.
Les quinze étangs (il n’en reste aujourd’hui plus que cinq), la somptueuse église bâtie en grès blanc et décorée d’une œuvre de Rubens, La Décollation de Saint Paul, les nombreux autres bâtiments, les champs, les vergers, les jardins potagers, tous ces éléments en firent un joyau de la Forêt de Soignes.
En 1693, un incendie ravagea une partie des bâtiments. La bibliothèque qui recelait un trésor de manuscrits, d’enluminures et de reliures réalisés sur place, fut heureusement épargnée par les flammes. Certains de ces livres furent transférés en 1794 à la bibliothèque impériale de Vienne. Les bâtiments qui existent encore actuellement ne donnent qu’une faible idée de la splendeur passée du prieuré.
En 1783, le décret de Joseph II supprima de nombreux ordres contemplatifs jugés inutiles, dont le prieuré de Rouge-Cloître. Dès lors, les chanoines n’avaient que le choix de chercher à entrer dans une autre congrégation ou la sécularisation (revenir dans les villes et villages). La communauté de Rouge-Cloître se dispersa et ses biens mobiliers furent vendus. Après quelques péripéties qui laissèrent croire à un renouveau du prieuré, celui-ci fut définitivement supprimé en 1796.
4. Les 19e et 20e siècles : vente publique, transformation en un site industriel puis, en un lieu de promenade et de détente
Vendue, la propriété changea alors souvent de propriétaires. Un incendie ravagea l’église en 1805 dont les vestiges furent rasés peu après l’accident. Lors de la vente publique, les bâtiments furent rachetés par les premiers industriels qui bientôt s’y établirent. Sur le site furent installés une verrerie dans la Maison de Savoie, une teinturerie dans la Maison du Meunier, une filature dans la Maison du Portier ainsi que d’autres commerces comme une blanchisserie, une fabrique mécanique de fagots et enfin un restaurant au début du 20e siècle.
Toutefois, ces diverses entreprises n’endommagèrent pas vraiment le site et disparurent vers la fin du 19e siècle. Le site de Rouge-Cloître devient alors un lieu de prédilection pour les artistes qui, attirés par le charme de l’ancien prieuré, fréquentèrent le lieu.
En 1900, différents projets comme la construction d’un barrage, celle d’un lotissement ou encore l’installation d’un jardin zoologique furent envisagés. Par peur d’importants changements du site, les pouvoirs publics décidèrent de prendre des mesures de sauvegarde.
En 1910, le domaine fut acquis par l'État belge, ce qui mit fin aux menaces de morcellement et aux différents projets d’exploitation. Le site fut classé en 1959 et devint la propriété de la Région de Bruxelles-Capitale en 1992.
Aujourd’hui, la gestion du site est partagée entre la Régie Foncière de la Région de Bruxelles-Capitale qui a la responsabilité des bâtiments et l’Institut Bruxellois de Gestion de l’Environnement qui s’occupe des espaces non bâtis. La commune d’Auderghem est locataire d’une partie des bâtiments dans lesquels fleurissent différentes institutions dont le Centre d’Art de Rouge-Cloître et les ateliers d’artiste, la Maison du Conte de Bruxelles et l’a.s.b.l. Cheval et Forêt.
